Le 7 avril : Billie Holiday aurait eu 107 ans

Lady Day, le surnom que lui avait donné Lester Young, a été une merveilleuse chanteuse, une grande interprète, une femme courageuse qui a eu une vie difficile.

Elle savait swinguer, elle savait émouvoir, elle ne se plaignait jamais, élégante, la première chanteuse « soul », bien avant que ce mot ne prenne le sens qu’il a actuellement dans la musique noire américaine.

Elle a été l’une des plus grandes chanteuses de jazz de tous les temps, si ce n’est la plus grande…

Franck Sinatra a dit, en parlant de Billie Holiday :

« A très peu d’exceptions près, tous les chanteurs populaires américains de sa génération ont été touchés et influencés d’une manière ou d’une autre par son génie ».

ça commençait mal…

On sait que Leonora Fagan, dite Billie, est née le 7 avril 1915 mais nous savons peu de choses de son enfance et même son autobiographie « Lady sings the blues » n’a pas éclairci le mystère, bien au contraire. 

Son certificat de naissance indique que le nom de son père est DeViese alors que Billie a toujours affirmé que son père était Clarence Holiday, l’amour de jeunesse de Sadie, sa mère. Clarence Holiday avait été guitariste dans l’orchestre de Fletcher Henderson.

Maltraitée dans son enfance, elle a séjourné dans un foyer catholique pour enfants avant d’être employée comme femme de ménage dans une maison close.

En 1928, elle suivit sa mère qui s’installa à Harlem où elles travaillèrent toutes les deux dans un bordel. A 14 ans, Billie, est accusée de vagabondage et envoyée en maison de correction.

A sa sortie, elle rencontra un saxophoniste et ils commencèrent à jouer ensemble dans les caves de Harlem. Billie essayait alors d’imiter Bessie Smith dont elle adorait les enregistrements. 

Un début de carrière marqué par le racisme

En octobre 1933, John Hammond, critique musical et producteur, l’entendit chanter dans un club de Harlem et l’intégra sur plusieurs titres avec Benny Goodman. Le premier « Your Mother’s Son-In-Law » (le gendre de ta mère ???), n’a pas tenu ses promesses.

Il se passa une année avant que Billie ne retourne en studio. Hammond a forcé la main à Brunswick Records et l’enregistrement sortit sous le nom de Teddy Wilson et son orchestre – le premier de la centaine de titres que Billie fit avec Teddy Wilson. Ces quatre titres – « Miss Brown to you », « What a little moonlight can do », « I wished upon the moon » et « A sunbonnet blue » – devraient faire partie de la discothèques de tout amateur de jazz.

Pendant un an, Billie a enregistré une douzaine d’autres titres avec Teddy Wilson avant de commencer à enregistrer sous son nom et avec sa propre formation. La première de ces sessions s’est tenue en juillet 1936 et elle continua à enregistrer sous son nom mais aussi avec Teddy Wilson avec quelques participation de Lester Young au saxophone.

En 1937, Billie s’est produite avec l’orchestre de Count Basie puis c’est avec Artie Shaw qu’on la retrouve, devenant ainsi la première chanteuse noire dans un orchestre blanc. Cet engagement n’a pas été une partie de plaisir, le public n’appréciant pas toujours sa présence sur scène.

A la fin de l’année 1937, elle quitte l’orchestre après que la direction de l’hôtel Lincoln de New York lui ait interdit l’entrée principale et lui imposant de passer par les cuisines.

Le titre qui a lancé sa carrière

On retrouve ensuite Billie au Café Society à Greenwich Village. Ses performances – en particulier les chansons tristes – émerveillaient tout le monde. Mais un titre a définitivement associé Billie au Café Society : un soir, Lewis Allen, un instituteur new-yorkais a demandé à Barney Josephson, le propriétaire, si Billie pouvait chanter une se ses compositions. C’est ainsi qu’a débuté la légende de « Strange fruit ».

La chanson d’Allen parlait du lynchage d’un homme noir dans le sud profond. Ce poème anti-lynchage mis en musique est d’une puissance exceptionnelle et Columbia, le label de Billie, refusa de l’éditer. Il est paru sous un label plus discret, Commodore et a largement divisé l’opinion. 

L’interprétation sur scène de Billie forçait le silence du public, nombre d’entre eux avaient les larmes aux yeux.

Alors que la carrière de Billie était sur une bonne trajectoire, sa vie personnelle allait beaucoup moins bien. 

Tout allait trop bien…

Elle a eu plusieurs relations, dont une avec le guitariste Freddie Green, avant d’épouser Jimmy Monroe, à l’été 1941. Jimmy était connu comme un voyou, trafiquant, escroc. En 1942, il a été arrêté pour trafic de drogue en Californie et bien que Billie fit appel aux meilleurs avocats, il fut condamné à un an de prison.

Monroe trafiquait de la marijuana que Billie consommait depuis déjà quelques années mais, surtout, il lui a fait découvrir l’opium. En 1944, un trompettiste avec qui elle eut une aventure pendant que son mari était en prison, l’a rendu accro à l’héroïne.

Un de plus gros succès de Billie date de 1944 quand elle a signé chez Decca Records et publié ‘Lover Man’. Ce titre touchait les soldats partis combattre outremer et leurs amoureuses. En février 1945, Billie se produisit pour la première fois dans un concert de Jazz at the Philharmonie (JATP) et elle fit une apparition dans le film New Orleans en 1947, aux côtés de Louis Armstrong.

Les premiers enregistrements de Billie chez Decca sont rassemblés dans  The Complete Commodore / Decca Masters

Les problèmes de Billie avec la drogue s’étaient aggravés lorsqu’elle a été arrêté en mai 1947 à Philadelphie pour possession d’héroïne et fut condamnée à un an de prison. A sa libération, elle décida de changer de vie et semblait en bien meilleur état que les années précédentes.

Courte embellie

Très rapidement après sa sortie de prison, un concert a été organisé en mai 1948. La salle était comble.

Malgré son inactivité forcée, elle y chanta plus de 30 titres dont « All of me », « Fine and Mellow » et, bien sûr, « Strange fruit ». Un quotidien affirmait alors :

« Billie a traversé cette soirée comme une reine. Sa voix, pétulante et émouvante, était plus forte que jamais . » 

Les apparitions de Billie à Jazz at The Philharmonic sont compilées dans Jazz At The Philharmonic: The Billie Holiday Story, Vol. 1.

Jimmy Monroe, l’homme que le procureur fédéral décrivait comme le « pire parasite qu’on puisse imaginer », ne perdit pas de temps et fit ce qu’il faut pour ramener Billie à ses mauvaises habitudes. Elle fut à nouveau arrêtée pour les mêmes raisons mais, cette fois-ci, acquittée. 

Peu de temps après, un nouvel homme entra dans sa vie. John Levy était propriétaire d’un club de jazz et pas meilleur que Monroe. Il exerça sur la vie de Billie le contrôle dont il semble qu’elle ne pouvait se passer. Malgré cela, le magazine Metronome élut Billie « Meilleure chanteurs de l’année » en 1949.

En 1952, loin des concerts concerts JATP, Billie enregistra une série d’albums pour la première fois pour le label Clef, accompagnée par Oscar Peterson, Barney Kessel, Flip Phillips et Charlie Shavers. L’album Songs By Billie Holiday – Solitude (1952) a été publié par Verve en 1957. En 1955, les autres albums Clef ont été assemblés sous le nom de  Lady Sings The Blues qui sera publié en 1956, avant d’enregistrer de nouveaux titres pour Verve en 1957. Au-delà de ses enregistrements en studio, l’album « All or Nothing at all » (1955) est un exemple des performances que Billie était capable de produire sur scène.

En 1954, Billie fit une tournée en Europe et semblait plus heureuse que toutes ces dernières années. Peut-être parce qu’elle se sentait bien avec son nouvel amoureux, Louis McKay, qui a eu, au moins le mérite de l’éloigner de la drogue. 

Elle épousa McKay en 1957 et alors que les choses allaient plutôt bien entre eux, l’ambiance dans le couple commençait à se tendre, surtout quand Billie s’aperçut que son mari avait dilapidé une partie de ses économies en spéculations bancaires risquées.

Une fin dramatique

Ce qui devait arriver arriva, elle replongea dans la drogue. Les époux se séparèrent et Billie s’installa dans un appartement à New York avec son chien pour seule compagnie.

Son addiction à la drogue aggravée par une consommation excessive d’alcool transformait Billie en une épave. Quand Lester Young – celui qui l’avait surnommée Lady Day et qui fut probablement le seul ami sincère qu’elle ait jamais eu – décéda en mars 1959, le choc pour Billie fut terrible.

Deux mois plus tard, Billie fut hospitalisée à cause de sa consommation de drogue. Un premier hôpital refusa son admission à cause de sa consommation de drogue et, dans celui qui accepta de la soigner, une infirmière trouva de la drogue cachée sous son lit et appela la police qui l’arrêta.

Elle mourut un mois plus tard, le 17 juillet 1959 dans l’hôpital de New York où elle était toujours enfermée sous contrôle policier.

Billie Holiday fut une femme complexe. Elle exaspérait ses amis mais, à d’autres moment, elle était la femme la plus douce et la plus agréable qui soit. Après les drogues, la bouteille et la vie dissolue qu’elle a mené, sa voix, son talent et son physique ne redevinrent jamais ce qu’ils avaient été. 

Malgré cela, il est clair qu’à chaque génération, un, voire plusieurs chanteuses émergent en s’inspirant de la grande Billie Holiday même si aucune n’aura jamais tout ce qui a fait « Lady sings the blues ».

A voir aussi…

« Lady sings the blues« , l’autobiographie parue initialement en 1956

Les films et documentaires :