L’histoire d’une photo mythique par Art Kane

Pour commencer l’année 2023 que je souhaite à tout le monde heureuse, pleine de bonnes nouvelles et de musique, j’ai pris un pari un peu fou de parler d’une photo à la radio.

Mais quelle photo !

Une photo prise à Harlem, le 12 août 1958 par Art Kane, un artiste-photographe New-Yorkais qui voulait rendre hommage aux meilleurs musiciens de jazz du moment. Non pas comme une collection de solistes mais comme un groupe cohérent de musiciens qui avaient tant à partager.

Art Kane s’efforça donc de réunir le plus grand nombre de musiciens possible pour cet événement.

Au total, 58 musiciens (55 cats and 3 chicks, 55 matous et 3 poulettes, comme le décrivit élégamment un critique de jazz) se réunirent devant le 17 de la 126èmerue Est à Harlem, à une heure improbable pour des musiciens de jazz, 10 heures du matin.

L’un d’entre eux déclara d’ailleurs malicieusement au New York Times qu’il avait été « surpris d’apprendre qu’il pouvait être 10 heures deux fois dans la même journée ».

Parmi les 58, l’un d’entre eux, le pianiste Willie The Lion Smith, fatigué, était aller s’asseoir un peu plus loin et n’apparait pas sur la photo.

Pour lui pardonner son absence, je vous propose de l’écouter dans « Conversation on Park Avenue », une de ses compositions enregistrée le 29 janvier 1950. Voici Willie The Lion, son chapeau melon, son cigare et son piano :

La photo elle-même, maintenant ! Une photo en noir et blanc…

L’entrée d’un immeuble du nord de Manhattan avec son perron d’une douzaine de marches qui donne sur une porte double encadrée de grandes fenêtres. Ce genre d’entrée d’immeubles comme on en a vu souvent dans les films sur New York. 

Ici, pas d’enfants qui jouent dans la rue mais une ribambelle de personnalités où on reconnait, de gauche à droite, entre autres, l’élégant Horace Silver, Jo Jones, le batteur souriant et Gene Krupa, le batteur bien peigné, sur les plus hautes marches, Art Blakey, Art Farmer et Benny Golson, probablement en train de préparer quelque chose, puis, on retrouve Charles Mingus, Sonny Rollins, Mary Lou Williams, le grand chapeau de Thelonious Monk, le petit chapeau de Lester Young et le tout jeune Gerry Mulligan tout à droite, juste à côté du facétieux Dizzy Gillespie

Count Basie, lui est assis sur le bord du trottoir à côté des gamins du quartier.

Bref, il ne manquait pas grand monde de la scène Jazz new yorkaise de cette époque. Nous étions dans une période charnière du jazz où le swing laissait progressivement la place au bop. Les deux générations étaient représentées. 
Quelques absents tout de même, dont John Coltrane, Duke Ellington et Stan Getz, avait été retenus en dehors de la ville par leurs obligations professionnelles.

Cette photo apparait dans la revue Esquire de janvier 1959 et est devenue le sujet central d’un documentaire nominé aux Oscars la même année : « A great day in Harlem » (un grand jour à Harlem). 

Un superbe livre intitulé « Art Kane : Harlem 1958 » raconte l’histoire de cette photo et présente de nombreux clichés pris en marge de la photo principale ainsi qu’une partie d’autres clichés pris par Art Kane.

Ce livre est sorti en 2018 pour le 60ème anniversaire de la photo.

L’introduction est écrite par le batteur Jonathan Kane, fils du photographe et on y trouve 2 préfaces par Quincy Jones et Benny Golson.

Quincy Jones qui n’était pas sur la photo, débute sa préface lyrique et engagée par les mots suivants : 

« Noir et blanc : deux couleurs qui n’avaient pas le droit d’être ensemble mais qui ont été rassemblées dans un même cadre… en noir et blanc. »

Il poursuit : « L’importance de cette photo transcende l’époque et le lieu, et, au-delà d’un œuvre d’art, devient un morceau d’histoire. À une époque où la ségrégation faisait partie de nos vies et où il était plus fréquent de pointer nos différences que de célébrer nos similarités, il y avait quelque chose de spécial et de fort à rassembler 57 individus de toutes origines, au nom du jazz ».

De ces 58 pointures, il ne reste aujourd’hui que deux survivants : Sonny Rollins et Benny Golson.

Benny Golson qui, dans sa préface de 2018 n’était toujours pas revenu de son émotion : « J’ai été contacté par un journaliste de DownBeat. Il m’a dit qu’il y avait une séance photo atypique pour Esquire et que j’étais invité. 

J’étais tout jeune, je débutais ma carrière et étais très peu connu.

Quand je suis arrivé là, il y avait tous mes héros. Wow ! Art Blakey, Count Basie, Coleman Hawkins, Thelonious Monk, Charlie Mingus. Je n’aurais jamais imaginé autant d’étoiles rassemblées au même endroit au même moment. Et moi au milieu ! C’était incroyable ! »

Benny Golson qu’on retrouve ici en compagnie d’Art Farmer dans un extrait de l’album « Here and now » enregistré en février et mars 1962 aux studios Nola à New York : le fabuleux « Whisper Not ».

Art Kane, le photographe, n’en était pas à sa première photo. Il est l’auteur de la couverture du fameux album d’Erroll Garner « Concert by the Sea » en 1955. Et la jeune femme qui pose sur les rochers n’est autre que June Kane, son épouse.

Il est l’auteur de nombreuses photos de couvertures d’albums de Jazz, de country, et a même signé, en 68,  la célèbre photo du groupe de rock « The Who » sur laquelle on retrouve les 4 musiciens du groupe enveloppés dans un grand drapeau britannique.

Pour conclure, je vous propose quelques réactions des musiciens présents sur la photo : 

Le saxophoniste Bud Freeman : « Toutes les personnes présentes sur cette photo étaient de fantastiques solistes. Mais aussi et surtout, des gens bien, des bons copains, aucune jalousie ».

La pianiste Marian McPartland, une des 3 femmes de la photo : « Imaginez que chacun soit venu avec son instrument ! »

Gerry Mulligan, sans son baryton : « C’était une idée géniale, c’est pour ça que j’avais accepté d’y être. Je ne pensais pas que cela se ferait et tout le monde a répondu présent ». 

Et pour finir, retrouvons Gerry Mulligan, avec son baryton cette fois-ci, dans « Line for Lyons », un extrait de « Blues in Time », l’album qu’il a enregistré en quartet avec Paul Desmond à l’alto, Joe Benjamin à la contrebasse et Dave Bailey à la batterie, en août 1957 aux studios Capitol de New York.

On notera qu’il n’y a pas de piano dans ce quartet et c’est peut-être ce qui lui donne cette couleur et met en valeur les harmonisations entre les deux saxophones.

Et, pour les anglophones, le documentaire « A great day in Harlem » sur Youtube :