Toots Thielemans, le génie belge à tout faire

Toots Thielemans n’était pas que le compositeur de « Bluesette », son viatique, son assurance-vie, comme il disait. 

Au-delà du personnage sympathique et de sa notoriété, Toots a toujours été très discret sur sa vie et sur l’homme qu’il était vraiment.

C’est une exposition qui s’est tenue à la Bibliothèque Royale de Bruxelles en 2022 qui a permis de découvrir les autres facettes du ketje (le p’tit gars) de Bruxelles.

Fils de cafetiers du quartier populaire de Marolles, Jean-Baptiste Thielemans est né le 29 avril 1922 et aurait presque 101 ans aujourd’hui.

A l’âge de 3 ans, il débute l’apprentissage de l’accordéon diatonique, avant de découvrir à 16 ans l’harmonica grâce à un film avec James Cagney, probablement « L’ennemi public » de William Wellman. Le cinéma aura joué un rôle important dans sa découverte de l’harmonica puisqu’il s’exerce en jouant les airs entendus dans les films mettant en scène l’orchestre de Ray Ventura.

Il commence par en jouer pour le plaisir avant de se prendre de passion pour le jazz pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il joue dans les clubs de Bruxelles où on l’encourage à apprendre un « véritable » instrument… 

Qu’à cela ne tienne… il apprend la guitare en écoutant des disques de Django Reinhardt.

A la fin de la guerre, il joue dans de petites formations et adopte le surnom de « Toots », plus jazzy et plus zazou que Jean-Baptiste.

Toots (à droite), facétieux comme toujours, avec Benny Goodman

C’est lors de son deuxième voyage aux Etats-Unis, en 1950, que sa carrière décolle vraiment : il accompagne l’orchestre de Benny Goodman en tournée en Europe.

Il finit par s’installer aux Etats-Unis deux ans après.

A partir de là, il jouera avec les plus grands : Ella Fitzgerald, Charlie Parker, Bill Evans, Quincy Jones, Jaco Pastorius, Oscar Peterson, Pat Metheny, Frank Sinatra, Ray Charles et fera des incursions dans la pop avec Billy Joël et Nick Cave.

Jouant indifféremment de l’harmonica ou de la guitare suivant le contexte et l’inspiration, il est proche de Quincy Jones qui l’introduit auprès des « notables » du jazz New Yorkais, dans les clubs, les studios et même les agents puisqu’il a la chance de partager les meilleurs impresarios avec Benny Goodman et George Shearing

Je vous propose de le retrouver au début de sa carrière dans une de ses premières compositions, le trépidant « Scotch on the rocks », extrait de l’album “The Sound” sorti en 1955 chez Columbia et Phillips. On y retrouve son harmonica accompagné par le piano de Ray Bryant, la basse de Wendy Marshall et la batterie de Bill Clark

Il a su saisir sa chance et même la provoquer. C’est ainsi qu’un jour, il ose siffler la mélodie qu’il joue à la guitare créant ainsi un nouveau son qui deviendra sa signature.

Gery Dumoulin, le commissaire de l’exposition bruxelloise explique :

« A l’époque, beaucoup de gens sifflaient, c’était fréquent. Mais pour bien siffler, il faut avoir une excellente oreille musicale. Et c’est devenu la marque de fabrique de Toots, le public adorait ça. »

Thielemans a toujours été un gros travailleur, chose qu’il cachait bien sous ses airs débonnaires. Il a composé des centaines de musiques pour le jazz, le cinéma, la publicité. 

La bibliothèque royale à Bruxelles

Géry Dumoulin confirme :

« Ce dont on ne se rendait pas vraiment compte, c’était son travail, sa soif d’apprendre et d’approfondir ses connaissances musicales. On a retrouvé́ de très nombreux cahiers d’exercices. Sa spontanéité́ était le résultat d’un travail très approfondi. » 

Hugo Rodriguez, de la Bibliothèque Royale, est admiratif de la diversité́ des styles musicaux de Toots, au-delà̀ du jazz et de la musique brésilienne :

« Il a fait beaucoup de choses en classique, des adaptations de Bach, Tchaïkovski, Liszt, Chopin. Il a même fait un album de bel canto avec le pianiste hollandais Mike del Ferro. 

Dans sa discothèque, il y a quantité́ de classique et de nombreuses partitions de Claude Debussy, Niccolò Paganini ou Fernando Sor, dont certaines sont annotées. Toots analysait ces partitions et en étudiait l’harmonie souvent pour les transcrire en jazz. » 

Puisque Monsieur Rodriguez évoque les incursions de Toots dans la musique brésilienne, je vous propose de le retrouver ici à la guitare, sifflant une mélodie en 5 temps de sa composition en hommage à la merveilleuse Elis Regina

« Five for Elis » est un extrait de l’album « Aquarela do Brasil » qu’ils ont enregistré ensemble en 1969 en hommage aux grands compositeurs brésiliens, tels que Tom Jobim, Edgerto Gismondi ou Baden Powell. Pour la petite histoire, cet album contient également un étonnant, pour ne pas dire déroutant, « Honeysuckle Rose » de Fats Waller à la mode de Rio…

C’est cependant comme harmoniciste que Toots est le plus connu. Le guitariste brésilien Oscar Castro-Neves, lui avait rendu hommage en 2012 lors d’un concert à Bruxelles à l’occasion de son 90ème anniversaire :

« Toots a élevé l’harmonica au pinacle artistique et il est devenu maître dans le choix des notes idéales ».

A la même occasion, son ami Quincy Jones déclarait au journal belge « Le Soir » :

« Je peux affirmer sans hésitation que Toots est un des plus grands musiciens de notre temps. Il joue avec son cœur et vous fait pleurer. 

On a travaillé ensemble tant de fois que je ne peux les compter et j’ai toujours voulu en faire davantage avec lui ». 

On retrouve l’harmonica de Toots dans les thèmes de nombreux films dont « Midnight cowboy » ou « Jean de Florette ».

En 2009, Toots Thielemans a reçu un « Jazz Master Award » aux Etats-Unis, une récompense rare pour un musicien Européen. 

En 2012, en France, l’Académie Charles Cros lui remet un prix in honorem pour l’ensemble de sa carrière.

Enfin, le roi de l’harmonica est aussi officiellement « baron », ayant reçu ce titre du souverain belge Albert II en 2001.

Après avoir mis fin à sa carrière en 2014, Toots nous a quitté à 94 ans, le 22 août 2016, et laisse derrière lui, une discographie riche et pleine de ses inventions.

Je vous propose de nous quitter avec l’assurance-vie de Toots, le titre qui l’a rendu célèbre dans le monde entier : « Bluesette ». 

Cette version, parmi les centaines de versions enregistrées de ce titre (par Toots et beaucoup d’autres), est extraite de l’album « Live », une compilation de concerts entre 2006 et 2008 du Toots Thielemans European Quartet. Toots avait alors aux environs de 85 ans.

La version que nous allons écouter démarre comme l’original en valse lente puis se transforme en quelque chose de plus enlevé comme une bossa un peu funky en 4/4.

Aux côtés de Toots à l’harmonica, l’énergique quartet était composé de Hein Van de Geyn à la basse, Hans Van Oosterhout à la batterie et Karel Boehlee aux claviers.